EXTRhackT, ou la matérialité du numérique

Le 12 novembre, l’association PiNG et le Mouvement pour des Savoirs Engagés et Reliés organisaient une journée de rencontre autour des enjeux liés à la matérialité du numérique, appelé EXTRhackT.
Comme l’a dit très justement Julien Bellanger de PiNG, il a suffit qu’il y ait hack dans le titre pour que l’on vienne, mon compagnon et moi. Il faut dire que nos routes se croisent depuis longtemps, avec JulBel, presque vingt ans, et c’est toujours un plaisir de participer aux événements qu’il organise.
Ce jour là encore, nous n’avons pas été déçus.
Edit : PiNG a publié également un retour de cette journée
Matinée : introduction
La journée réunissait des participant⋅es universitaires, citoyen⋅nes et militant⋅es autour de dynamiques de recherches différentes : participatives, co-recherche. Il s’agissait de sortir du cadre universitaire pour élargir les cadres de la recherche. Moi qui ait tenté — [1] voire qui tente encore — de faire une thèse sur l’impact écologique de l’informatique, cela me parlait à tout point de vue.
Matinée : conférence
La journée a commencé, après le café et les délicieuses madeleines, par une conférence sur les impacts écologiques de la musique numérique par Vincent Lostanlen du LS2N, le labo où justement j’avais commencé ma thèse (une première et non achevée) en 2006.
Vincent a travaillé avec Lucie Bouchet sur ce sujet de l’écologie de la musique numérique.
Après une première partie qui sonne comme un rappel pour moi sur les impacts de l’extractivisme minier, la situation en République du Congo, les conditions des femmes face aux richesses souterraines qui déclenchent des guerres, les VSS, le travail des enfants, Vincent aborde l’effet rebond, aussi appelé paradoxe de Jevons avec l’exemple de la machine à vapeur. Et c’est un fait que je ne savais pas, mais la révolution de la machine à vapeur n’est nullement une révolution technique, mais a été permise par un gain de productivité qui a permis de moins consommer de charbon. Ainsi donc, nos consommations, déjà, ont explosées à cause de l’appât du gain, d’un capitalisme hors de tout contrôle si ce n’est celui de gagner plus d’argent, hors considération des autres impacts, qu’ils soient environnementaux ou humains.
Sur le sujet très précis de la musique numérique, Vincent part de l’exemple du disque vinyle, qui s’appuie sur des produits pétroliers pour être fabriqués. Alors certes, sur un CD, on peut écouter bien plus de temps de musique, pour moins de matière. Mais d’une part, les emballages ne sont plus en carton mais en plastique, et de plus les produits utilisés pour fabriquer les CDs sont beaucoup plus polluants. Il y a notamment du polycarbonate, dérivé du bisphénol A, et qui finit brûlé en déchetterie puisqu’il n’y a pas de filière de récupération des CD [2]
Puis nous allons vers la musique dématérialisée. Le cas des lecteurs MP3 n’est pas évoqué (difficile d’être exhaustif dans un temps si court !), et nous allons vers le streaming. Donc certes, plus on avance dans le temps, moins on a besoin de plastique pour lire du temps de musique. Mais est-ce une histoire de temps de musique, finalement ? Encore une fois, nous privilégions la quantité plutôt que la qualité. Ce qui a sans doute ouvert la voie vers la composition de morceaux par IA : après tout, quand on écoute à la chaîne, qu’importe ce qu’on écoute ? Toute la communication aujourd’hui des nouveaux appareils type smartphone se fait sur le nombre de morceaux ou le nombre d’heures de musique qu’on peut mettre dans sa poche. Mais pour quelle musique, finalement ?
De plus, les smartphones sont peu durables, et leur impact très important.
Sans doute faut-il privilégié des appareils dédiés plutôt que multi-usages : retour au bon vieil MP3 ! Même s’il faudra sans doute lui trouver un autre nom, puisqu’il peut aussi bien lire des formats ouverts comme OggVorbis.
Alors comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi tant de gens se précipitent vers des plateformes qui proposent de la musique à la chaîne, en suivant des algorithmes, plutôt que de choisir ce qu’ils et elles veulent écouter ?
Il y a sans doute trois facteurs :
- un manque d’éducation au numérique, qui fait apparaître comme plus simple d’avoir des plateformes qui donnent clé en main ce qu’on veut écouter, plutôt que de chercher sur des plateformes de partage de musique
- un manque de temps certainement
- un manque d’argent, nécessaire pour payer des artistes, car l’accès à ces plateformes coûte moins cher que d’achter un CD par mois, et permet une grande diversité d’écoute
– # un manque de place également, car avoir beaucoup de CDs ou de vynils (je crois que plus personne n’a de cassettes audios), cela prend de la place chez soi !
Mais quand avons-nous le temps d’écouter toute cette musique ? Nos modes de vie contiennent beaucoup plus de "petits moments" où cette écoute est possible. Plutôt que de regarder les oiseaux (mais il y en a presque plus) ou les nuages (difficile dans le métro), nous sommes emprisonnés dans nos doudous numériques, piégés par une économie de l’attention toujours plus agressive.
Les plateformes de streaming ne sont pas des plateformes de partage. Comme nous avons perdu du terrain sur l’internet libre et ouvert, alors que nous utilisions toutes et tous des plateformes peer-to-peer afin de partager nos fichiers de son, de vidéo, de texte. Mais non, Ces usages ont été stigmatisés, soit disant pour préserver les droits d’auteur. Mais si partager ce qui est sous la protection des droits d’auteurs, il y a beaucoup d’autres choses qui sont du domaine public et qui peut être partagé. Mais comment avons-nous pu laisser passer cela ? Partager une musique qu’on a aimé, prêter un livre : c’est un comportement tout ce qu’il y a de plus humain. Mais cela ne générait pas d’argent, voilà son grand défaut. Quelle tristesse de voir ce merveilleux outils qu’est internet ainsi perverti aujourd’hui. En 2025, il n’est plus possible de faire une recherche sans tomber sur une multitude de sites plats et creux dont le contenu est généré par IA.
Puisque la mobilisation citoyenne n’a pas été possible à l’époque, sans doute faut-il passer par des lois, des lois qui interdisent la publicité, qui limitent l’obsolescence, et qui permettent le partage de contenu.
C’est la fin de la conférence, et je sens la colère monter en moi, je sens bien que j’essaye de décortiquer ce qui pourrait être critiqué.
Pourquoi ne pas juste profiter de ce qui est intéressant ?
Je reste obsédée par la table ronde à venir où il y a 4 hommes et 1 femme. On en est encore là ? Dans une assemblée 90% blanche ? Ne puis-je être libre quand les autres ne le sont pas ?
Colère de ma situation. J’aimerais aussi faire de la recherche. Qui peut en faire quand on est pressé par le temps ? Par l’argent ?
Colère du numérique. Frustration face au n’importe quoi qu’on fait. Frustration d’avoir le sentiment de ne pas agir comme je le pourrais.
Mais comment faire ?
Matinée : table ronde
Cette table ronde ouvre des perspectives pour moi, en parlant de recherche ouverte, de recherche participative. Les chercheureuses expriment leurs difficultés à travailler dans la recherche aujourd’hui, même avec un poste de maître de conférence, du fait des contraintes administratives, des contraintes financières qui obligent à orienter leur recherche dans des projets, alors qu’ils et alles aimeraient chercher avec d’autres profils, qui donnent d’autres perspectives.
Et d’autres manières existent. Ainsi, Reprise de savoir est un collectif de chercheureuses, de militant⋅es de l’éducation populaire, qui « refusent l’hégémonie de savoirs excluants et souvent destructeurs ». À Nantes, il a organisé « L’autre rentrée » (universitaire) par exemple.
Quelques phrases attrapées au vol :
« À l’inverse d’aller plus vite, un espace où on prend le temps de ralentir, de réfléchir. »
« Un hacker ne finit jamais les choses »
« Changement des pratiques pour faire de la recherche ou de l’art »
« Le savoir incarné amène un pouvoir d’agir qui entraîne de l’éco-anxiété (ou qui permet de lutter contrer l’éco-anxiété ?) »
La suite fait place aux questions réponses. Puisque la première prise de parole est difficile, je me lance et partage mes frustrations évoquées plus haut. Les réponses sont un baume car le constat est partagé, et la question suivante va dans mon sens. Je peux passer à la suite, ma colère est tombée.
Mais alors, comment faire de la recherche hors de la fac ? Comment avoir le temps ? Un revenu d’existence est alors nécessaire, et je suis ravie de voir que ce n’est pas moi qui suggère cela : un constat donc partagé !
La revue Multitude permet également d’élargir cet horizon de recherche.
Les déserteureuses (plutôt ingénieurs) qui vont vers des métiers qui ont du sens, la recherche ouverte : tout cela encourage.
Car la recherche est attaquée, la science elle-même est attaquée.
La recherche ouverte à d’autres personnes pourra-t-elle sauver les institutions scientifiques comme les universités ?
Il existe également des coopérative de recherche pour pouvoir financer la recherche d’autres personnes, même si le modèle économique se cherche encore un peu.
Et pourtant, il y a de l’argent à l’université ! Mais il reste bloqué pour des projets très centralisés, avec de grosses sommes difficiles à mobiliser pour aller dans d’autres sens.
Je pose également la question de comment faire de la recherche sur des technologies de plus en plus rapide ? Quand monter un dossier pour une thèse prend 2 ans, que la thèse elle-même dure 3 ans... Quelle recherche est-il possible d’engager, par exemple sur l’IA ?
Comment réfléchir sur le long terme ? Comment aller plus vite que le pouvoir d’action des entreprises ?
Le mouvement des savoirs engagés et reliés sont également sur cette réflexion d’une recherche plus participative.
Et pour finir, d’autres phrases attrapées au vol :
« Je ne me satisferais pas d’universités de gauche dans un pays de droite »
« La lenteur comme mode de subversion »
« la colonisation : c’est celle de la terre » (et des corps)
Tout cela me donne envie de faire un espace techno-critique à Saint-Nazaire !
Midi : Interlude
Comme d’habitude, ce sont les interstices de moment qui permettent des échanges très intéressants. Nous déjeunons avec une militante, une chercheuse et une doctorante (de mon âge, cela rassure), et j’arrive même à intercepter l’intervenant du matin pour échanger quelques réflexions.
Tout cela dans un très bon restaurant qui laisse une belle place au végétal dans une ambiance self service !
Après-midi : Ateliers
L’après-midi se déroulent des ateliers dans le cadre de forums ouverts : chacun⋅e peut proposer une thématique librement, et tout le monde va là où iel le sent.
Presonnellement, je n’étais pas dans l’esprit de proposer un atelier, et je me joins avec plaisir à un atelier appelé « Où atterir->https://quaidessavoirs.toulouse-metropole.fr/arts-sciences/ou-atterrir/] », ce qui fait echo à mon travail d’écriture sur Bruno Latour.
Il s’agit d’une méthode d’exploration de thématique politique et sociale, à partir de son expérience propre, en analysant les causes, à la fois celles sur lesquelles on a prise, et celles sur lesquelles on n’a pas prise.
La personne qui menait l’atelier partait d’une expérience personnelle et en déroulait ses conséquences sur le sujet d’exploration minière dans la région.
En effet, elle risque d’être expropriée de sa maison, car des gisements ont été découverts sur toute une faille géologique, et les minerais sont aujourd’hui des enjeux stratégiques dans le numérique.
J’avoue que personnellement, au vu des conditions d’exploitation minière dans d’autres pays, j’étais plutôt partisane d’ouvrir des mines en Europe, afin d’en garantir une extraction moins polluante et moins coloniale.
Mais j’ai été convaincue par plusieurs choses :
– l’ouverture d’une mine, aujourd’hui, ne signifie aucunement la fermeture d’une mine ailleurs.
– nous avons beaucoup de matériaux potentiellement disponible, avec l’ensemble de nos équipements non utilisés.
– notre consommation numérique, en n’étant pas basée sur le gaspillage et la nouveauté, pourrait être drastiquement réduite, et ne plus nécessiter d’importer des matériaux.
Cet atelier a permis à la fois d’échanger sur la méthode exploratoire « où atterir », et sur le sujet de l’extractivisme. J’en ressors avec un livre à lire « La ruée minière au XXIème siècle » par Célia Izoard, paraît-il fantastique, et plus critique que La guerre des métaux rares de Guillaume Pitron qui se termine un peu sur la nécessité de l’extractivisme (je n’ai lu aucun de ces deux livres, bien que le deuxième traîne sur ma pile à lire depuis trop longtemps).
Pour le deuxième atelier, je n’avais pas de préférence, alors j’ai commencé à aller voir celui animé par Louis Eveillard de l’atelier des chercheurs, puisque nous étions en échange pas plus tard que la veille sur le forum de do⋅doc qu’il développe et maintient depuis plusieurs années. Un outil que je maintiens, moi pour Joël Kerouanton. Finalement, c’était un atelier de prise en main, dont je n’avais pas vraiment besoin.
J’ai donc navigué vers l’atelier « filouteries », mais je n’en dirais pas plus sur le contenu de cet atelier !
Clôture
La restitution fut brève et participative (bien sûr !), avant de continuer vers un apéro participatif également, mais pour lequel nous ne sommes pas restés, profitant de cette excursion nantaise pour visiter un peu de famille, avant de revenir à Saint-Nazaire.
Une belle journée, enrichissante, qui ouvre des possibles en terme de recherche et qui a permis encore quelques connexions intéressantes
Bibliographie
Liste non exhaustive des livres qui nous ont été présentés. PiNG a une bibliothèque très fournie !
- À Bout de Flux, Fanny Lopez ISBN 9791097088507
- le désir de nouveauté, Jeanne Guien ISBN 9782373090956
- Écologie ou économie, il faut choisir, Anselm Jappe ISBN 9782373091809
- La Numérisation du monde, Fabrice Flipo, ISBN 9782373090956